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L'étymologie de "Bonlieu"

Pour ce nouveau volet consacré à l’étymologie et à la mémoire de nos noms de lieux, nous nous dirigeons vers les confins de Saint-Pierre-en-Faucigny. À la limite précise entre notre commune et celle de Glières Val de Borne (territoire que les anciens et les passionnés de géographie locale appellent encore le Petit-Bornand-les-Glières), se niche un endroit au nom évocateur : Bonlieu.

Un bon lieu de passage entre deux communes


Si l’étymologie semble de prime abord d’une simplicité désarmante (désignant littéralement un lieu bon ou favorable), elle soulève une interrogation fondamentale sur ce qui rendait cet emplacement si particulier aux yeux de nos prédécesseurs. Dans une région au relief marqué, un "bon lieu" qualifie souvent une zone de replat, un passage sécurisé ou un carrefour stratégique. Pour Bonlieu, le secret de cette appellation réside sans aucun doute dans sa fonction historique de plaque tournante pour la circulation locale. Bien avant le tracé des réseaux routiers modernes que nous empruntons quotidiennement, ce site constituait un point de passage indispensable sur l’ancienne voie de communication, nommée route des vieux Evaux. Ce tracé historique reliait Saint-Pierre au hameau de Termine en passant par Délairaz, constituant ainsi une artère vitale pour les échanges économiques et humains entre les différentes altitudes de la vallée.

Une chapelle rupestre gravée dans la mémoire et la roche


Le témoin le plus fascinant de cette importance historique est sans conteste la chapelle de Bonlieu, dont la présence est attestée dans les archives depuis le début du XIVe siècle. Citée précisément en 1326 dans un document relatant un conflit d’intérêts entre le curé de Saint-Pierre de Rumilly et le Chanoine d’Entremont, cet édifice témoigne de la ferveur qui accompagnait souvent les voyageurs de l’époque. Contrairement aux chapelles traditionnelles bâties en maçonnerie classique, ce sanctuaire possède la particularité rare d’être une chapelle rupestre, littéralement taillée dans le rocher qui borde l’ancienne voie. Le travail de la roche est impressionnant : la voûte creusée à même la pierre présente des dimensions généreuses avec une hauteur de 3,5 mètres, une largeur de 3,45 mètres et une profondeur de 1,10 mètre. Cet espace, bien que modeste en apparence, a été conçu pour offrir un abri spirituel immédiat au bord du chemin. Au fond de cette voûte, une niche protégée par une grille de fer abrite encore une Vierge en bois sculpté, objet de dévotion pour ceux qui s'apprêtaient à affronter les passages plus escarpés de la montagne.

L’étude de la pierre nous révèle également des strates chronologiques plus récentes, montrant que le site a continué de vivre et d’être entretenu à travers les âges. On peut ainsi observer, gravées dans la paroi rocheuse entourant la niche, deux croix latines ainsi que les initiales EC associées au millésime 1864. Cette date est particulièrement intéressante car elle témoigne d'une période de ferveur religieuse intense en Savoie. Toutefois, cette richesse historique a parfois mené à des confusions dans les sources écrites du XIXe siècle. Officiellement désignée sous le vocable de chapelle de la Nativité Notre Dame, elle fut souvent qualifiée de simple oratoire par certains chroniqueurs de l’époque. Plus tard, certaines sources l'ont même confondue avec la chapelle des Evaux, alors que cette dernière fut construite plus tardivement, en 1867. Ces imprécisions documentaires soulignent paradoxalement l'importance de Bonlieu : le site était si intégré au paysage mental des habitants qu'il finissait par se fondre dans les autres édifices religieux jalonnant cette route stratégique vers les hauteurs.

Des fouilles archéologiques pour servir la vérité


Pour dépasser les simples récits et les archives parfois contradictoires, une étape scientifique majeure a été franchie en 2022. Sous l'égide du Service Archéologie et Patrimoine Bâti du département de la Haute-Savoie, des recherches archéologiques de terrain ont été menées à Bonlieu. Ce projet d'envergure, dirigé par Christophe Guffond et Denis Laissus (sous la supervision de la Direction Régionale des Affaires Culturelles Auvergne-Rhône-Alpes), avait pour mission principale de retracer avec précision l'histoire de la voie de communication et du pont décrits par les sources anciennes. L'archéologie permet ici de valider physiquement ce que les textes suggèrent : la présence d'une infrastructure robuste capable de supporter le passage des hommes, des bêtes et des marchandises sur le long terme. Ces recherches n'ont pas seulement porté sur la structure même de la route, mais ont également permis de collecter des indices de la vie quotidienne de ceux qui l'ont fréquentée.

C’est dans l’intimité de la terre, à proximité de la voie antique, que les découvertes les plus émouvantes ont été faites. Parmi les objets mis au jour, les archéologues ont identifié plusieurs clous de chaussures anciens. Bien que ces objets puissent paraître triviaux au premier abord, ils constituent pour les historiens des preuves irréfutables de l'intensité du passage sur ce site. Ces clous racontent l'usure, la marche longue, la rudesse du sol rocheux et la fatigue des voyageurs qui s'arrêtaient peut-être à la chapelle de la Nativité pour un moment de repos. Ces fragments d’histoire matérielle ont d'ailleurs eu les honneurs d'une présentation publique à la Villa Cohendier lors de l’été 2025. L'exposition de ces objets a permis de créer un pont direct entre les résultats techniques du rapport final d'opération (publié en septembre 2024) et la curiosité des habitants. En voyant ces clous, les visiteurs ont pu matérialiser ce "bon lieu" comme un espace de mouvement perpétuel, une porte d'entrée vers les Glières et le Borne.

​Un patrimoine vivant à préserver et à comprendre


Aujourd'hui, le site de Bonlieu demeure un point de repère essentiel pour qui veut comprendre l'organisation ancienne de Saint-Pierre-en-Faucigny. Il nous rappelle que nos routes actuelles ne sont que les héritières de tracés bien plus anciens, dictés par la topographie et le besoin de relier les communautés entre elles. La chapelle taillée dans le roc, toujours présente, continue de veiller sur ce qui fut autrefois la route principale des Evaux. La convergence entre les sources écrites (comme les travaux de Pierre Borrel et Michel Pessey-Magnifique dans "Les clés de Saint Pierre") et les données archéologiques récentes permet de brosser un portrait fidèle et nuancé de ce lieu. Il n'est plus seulement une limite communale sur une carte, mais un espace où l'ingénierie humaine (le pont, la voie), la spiritualité (la chapelle rupestre) et l'archéologie se rejoignent pour raconter une seule et même histoire.

En explorant le Bonlieu de Saint-Pierre-en-Faucigny, nous comprenons que la préservation du patrimoine ne concerne pas uniquement les grands châteaux ou les églises monumentales. Elle réside aussi dans ces petits recoins de territoire où la roche a été patiemment creusée pour accueillir une niche, et où le sol conserve les clous des chaussures de nos ancêtres. C’est cette richesse invisible, révélée par les fouilles de 2022 et partagée lors de l’exposition à la Villa Cohendier, qui fait de Saint-Pierre-en-Faucigny un territoire d’une profondeur historique insoupçonnée. Chaque pas vers Bonlieu est une invitation à redécouvrir la valeur des chemins oubliés et à respecter le travail de ceux qui, bien avant nous, ont jugé que cet endroit était, en effet, un "bon lieu".

Prolongez votre visite à la Villa Cohendier !

Après avoir exploré l'histoire de Bonlieu et imaginé les voyageurs perdant leurs clous de chaussures sur la route des vieux Evaux, nous vous invitons à nous rejoindre au centre d'interprétation culturel de Saint-Pierre-en-Faucigny. Nos dispositifs interactifs vous permettront de mieux comprendre comment l'homme et la nature ont façonné ce paysage que nous aimons tant. ​

Sources : Le site de Bonlieu, rapport final d’opération, Christophe GUFFOND (dir) Denis LAISSUS, département de la Haute-Savoie, service archéologie et patrimoine Bâti, Direction Régionale des Affaires Culturelles Auvergne-Rhône-Alpes, service régional de l’Archéologie, septembre 2024.

La Grotte de Lourdes
Située à Saint-Pierre-en-Faucigny en Haute-Savoie